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Guinée: La transition prise en otage par les 'forces vives'?

Apr 10, 2009

La junte au pouvoir en Guinée a confirmé récemment que les élections législatives auront bien lieu en octobre, suivies du scrutin présidentiel en décembre, comme elle l’avait promis aux «forces vives» peu avant la fin du mois de mars. Mais les observateurs redoutent un report probable.

Le 27 mars, un communiqué du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD) – une émanation de le junte - a accepté la proposition des «forces vives» de fixer les élections législatives au 11 octobre et le premier tour de l’élection présidentielle au 13 décembre.

Selon des observateurs, ces échéances ont été acceptées par la junte sous une forte pression de la communauté internationale et des «forces vives» constituées par les partis politiques, les syndicats et quelques organisations de la société civile guinéenne.

«Cette décision du CNDD constitue le premier jalon pour le retour à la vie démocratique dans ce pays», affirme à IPS, Jean Marie Doré un des porte-parole de l’opposition.

Le même communiqué prévoit également l’adoption de la Loi fondamentale révisée par une ordonnance présidentielle, à la grande satisfaction des «forces vives» qui espèrent ainsi contourner le référendum censé confirmer la constitution.

«Avec les difficultés financières du pays, il est impossible d’organiser un référendum. Le plus important pour nous est l’organisation rapide des élections législatives et par la suite nous allons régler les problèmes un à un», a ajouté Doré.

Toutefois, la perspective de l’adoption, par ordonnance présidentielle, de la constitution révisée provoque un tollé chez des intellectuels indépendants.

«C’est irresponsable, cela prouve que ces gens-là ne sont intéressés que par le pouvoir. La Loi fondamentale est notre constitution, c’est le socle de notre vie en société et une simple ordonnance présidentielle ne lui donnerait aucune légitimité», a déclaré à IPS, Madani Dia, un analyste politique basé à Conakry, la capitale guinéenne.

«Adopter la constitution révisée par ordonnance présidentielle est impensable. Si le CNDD le fait, cela veut dire qu’il s’écarte totalement de sa mission», renchérit Kalifa Gassama Diaby, un Guinéen d’origine, chargé de cours de droit à l’Université de Toulouse, en France.

Comme Dia, le juriste Diaby plaide pour un délai d'au moins deux ans qu’il faudrait accorder à la junte pour lui permettre "d'achever le travail".

En effet, depuis sa prise de pouvoir, la junte s’est lancée dans une énergique campagne de moralisation de la vie publique, ouvrant des chantiers tous azimuts contre les narco trafiquants, les corrompus de l'administration... Son objectif affiché est de mettre un terme à l'impunité qui régnait dans ce pays d'Afrique de l'ouest où le fossé entre riches et pauvres s’élargissait considérablement.

Selon les statistiques officielles, 53 pour cent de la population guinéenne vit avec moins d'un dollar par jour.

Le capitaine Ousmane Conté, le fils de l'ancien président Lansana Conté, et Lansana Camara, le fils de l'ancien chef d'état-major général des forces armées, Kerfalla Camara, sont tous les deux sous les verrous après avoir été convaincus de trafic de drogue.

D'autres hauts responsables de la police et de l'armée sont également inculpés pour trafic de drogue et détenus en prison.

Dans le même temps, les anciens ministres des Mines Ahmed Tidiane Souaré (dernier Premier ministre de feu général-président Conté), Ousmane Sylla, Louceny Nabe et Ahmed Kanté ont été arrêtés et sommés de rembourser environ 5,3 millions de dollars détournés du fonds minier.

Après quelques jours de détention, Souaré, Sylla et Nabé ont promis de rembourser les sommes dues, et ont été libérés, laissant Kanté seul en prison. Ce dernier nie avoir détourné les sommes qu'on lui reproche et refuse catégoriquement de rembourser le moindre franc, contrairement à ses trois homologues.

«Une transition qui n’aurait pas réussi à extirper tous ces maux qui ont longtemps gangrené la société guinéenne se serait pas une transition réussie. Il faut se méfier de la précipitation car le pays risquerait de retomber dans les mêmes travers», affirme Diaby.

Ecartelée entre sa promesse d'organiser les élections au plus tard en décembre 2009 et la volonté de la majorité de la population lui demandant de poursuivre le «nettoyage», la junte a promis d'organiser des assises nationales pour prendre une ultime décision.

«Laissez-nous nettoyer proprement la maison avant de remettre le pouvoir à un civil qui a les mains propres», a indiqué le capitaine Moussa Dadis Camara, chef de la junte et de l’Etat au groupe de contact international pour la Guinée qui s’est rendu dans ce pays en mars.

Le 29 mars, la junte a organisé une grande manifestation au Stade du 28 septembre où des dizaines de milliers de jeunes lui ont bruyamment demandé de repousser les élections en décembre 2010.

Cette «mise en scène» a provoqué des grincements de dents chez bon nombre d’observateurs qui craignent de se retrouver embarqués dans un scénario qui légitimerait un prolongement du règne des militaires.

La junte militaire a hérité d'une situation économique désastreuse avec une inflation avoisinant les 20 pour cent et d'une administration corrompue où bon nombre de hauts responsables utilisaient leur position sociale comme une rente.

Les Nations Unies, l’Union africaine, la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest et l’Union européenne, qui invitent la junte à organiser «une transition la plus courte possible», semblent pencher pour le mois de décembre 2009 comme date limite pour l’organisation des élections.

De son côté, 'International Crisis Group' - une organisation non gouvernementale qui réfléchit sur la situation des zones et des Etats en crise – indique dans son dernier rapport publié en mars sur la Guinée, qu’il craint «un contre coup d’Etat» qui pourrait nuire à la stabilité du pays.

Toutefois, dans ce concert de déclarations favorables à l’organisation des élections avant la fin de l’année, certains hommes politiques, comme l’ancien Premier ministre Lansana Kouyaté, refusent de suivre le mouvement.

«Il est techniquement impossible d’organiser des élections crédibles au cours de l’année 2009», a affirmé l’ancien diplomate Kouyaté pour son baptême de feu dans l’arène politique guinéenne, la semaine dernière à Conakry. Il vient de créer un parti politique avec pour objectif de se présenter à la prochaine élection présidentielle.

«Je pense que la meilleure des choses est de ne pas laisser notre destin à des personnes qui n’ont pas une vision claire de ce qu’ils doivent faire. Les jeunes doivent refuser que la transition soit prise en otage par les partis politiques», déclare à IPS, Souleymane Bah, un expert en communication. «Il faut absolument, et dès maintenant, que le maximum de jeunes cadres compétents s’investissent dans la politique pour ne pas continuer de subir les mauvais choix et les mauvaises décisions des politiques», ajoute-t-il. – IPS

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